{"id":204,"date":"2023-04-12T16:54:40","date_gmt":"2023-04-12T14:54:40","guid":{"rendered":"https:\/\/azote.com\/wordpress\/?page_id=204"},"modified":"2023-04-12T16:54:40","modified_gmt":"2023-04-12T14:54:40","slug":"la-vogue-de-la-puya","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/la-vogue-de-la-puya\/","title":{"rendered":"la vogue de la Puya"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>d&rsquo;apr\u00e8s les r\u00e9cits des anciens.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu&rsquo;on parle de la Puya, ce nom \u00e9voque pour beaucoup le tournant au bord du lac, entre Annecy et Sevrier et le gros massif rocheux dans lequel fut creus\u00e9e la route nationale Annecy-Albertville.<br>Mais pour les anciens, ce nom \u00e9voque d&rsquo;abord les magnifiques ch\u00e2taigneraies qui s&rsquo;\u00e9tendaient sur le plateau, \u00e0 l&rsquo;Est du hameau des Espagnoux et que traversait autrefois le seul chemin qui existait pour desservir la rive gauche du lac.<br>Tr\u00e8s bien entretenues, comme toutes celles de Sevrier et de ses environs, ces ch\u00e2taigneraies pourvoyaient grandement \u00e0 la nourriture de la population. A la fin de l&rsquo;hiver, les feuilles mortes, qui formaient un \u00e9pais tapis, \u00e9taient enlev\u00e9es et servaient de liti\u00e8re pour les vaches. Les bogues (\u00ab\u00a0Les peillers\u00a0\u00bb, en patois du pays) \u00e9taient br\u00fbl\u00e9es sur place, et en Ao\u00fbt, l&rsquo;herbe \u00e9tait fauch\u00e9e pour faire un peu de foin, si bien que le sol de la ch\u00e2taigneraie ressemblait \u00e0 une pelouse.<br>La beaut\u00e9 du site, la proximit\u00e9 de la ville, rendaient ce lieu tr\u00e8s attirant par beau temps et la Puya \u00e9tait le but de promenade des ann\u00e9ciens.<br>Les fanfares des R\u00e9giments cantonn\u00e9s \u00e0 Annecy, le 30e R\u00e9giment de la Caserne Decoux, situ\u00e9 en face de l&rsquo;H\u00f4tel de Ville, puis le 27e BCA du quartier de Galbert, venaient souvent et r\u00e9guli\u00e8rement y faire des r\u00e9p\u00e9titions et par temps calme, ou mieux, lorsque un l\u00e9ger vent du nord soufflait, les sevriolains, occup\u00e9s dans leurs champs, avaient le plaisir d&rsquo;entendre, gratis, un concert de marche et de musique militaire.<br>A cette \u00e9poque, la for\u00eat du Cr\u00eat du Maure n&rsquo;\u00e9tait pas encore toute bois\u00e9e et la colline \u00e9tait un p\u00e2turage ou affleurait le rocher avec, par endroit o\u00f9 la couche de terre arable \u00e9tait suffisante, de petites parcelles cultiv\u00e9es.<br>On y trouvait quelques granges \u00e0 foin, o\u00f9 certains y \u00e9levaient m\u00eame des ch\u00e8vres.<br>Annecy n&rsquo;\u00e9tait pas la grande ville que nous connaissons aujourd&rsquo;hui, mais plut\u00f4t un gros bourg, blotti au pied du Ch\u00e2teau avec la campagne toute proche.<br>Pour leur promenade dominicale, les ann\u00e9ciens aimaient longer le lac par la nouvelle route jusqu&rsquo;\u00e0 Chuguet et monter sur le plateau par l&rsquo;ancienne route d&rsquo;Annecy ou par le chemin de Colmyr.<br>Lorsqu&rsquo;il faisait beau, beaucoup se retrouvaient \u00e0 l&rsquo;ombre des ch\u00e2taigniers, si bien, que sur ce site accueillant, se cr\u00e9\u00e8rent, petit \u00e0 petit, des f\u00eates populaires o\u00f9 se rencontraient non seulement les ann\u00e9ciens, mais aussi des habitants de Sevrier, de Vovray ou d&rsquo;Albigny.<br>A cette \u00e9poque, tout ces hameaux qui forment la banlieue actuelle de la ville \u00e9taient encore la campagne, avec leurs fermes, leurs vergers, leurs champs, leurs prairies. Les cultivateurs avaient de nombreux contacts avec les gens de la ville ; beaucoup allaient chaque jour livrer leur lait, d&rsquo;autres nombreux faisaient les march\u00e9s deux fois la semaine ; il avaient leur client\u00e8le attitr\u00e9e, car tout s&rsquo;achetait directement aux paysans : l\u00e9gumes, \u0153ufs, fruits, volailles, et les uns et les autres se rencontraient avec plaisir aux f\u00eates de la Puya.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces jours-l\u00e0, des commer\u00e7ants installaient des tr\u00e9teaux, des tables, des bancs et vendaient boissons, casse-cro\u00fbtes, et les traditionnelles \u00ab\u00a0bognettes\u00a0\u00bb. On y trouvait des musiciens ambulants, les \u00ab\u00a0Balouriens\u00a0\u00bb, des amuseurs publics, des conteurs ou conteuses de bonne aventure, les \u00ab\u00a0Pastaguins\u00a0\u00bb. On y organisait des jeux et, bien s\u00fbr, un bal.<br>Qui dit \u00ab\u00a0bal\u00a0\u00bb dit jeunesse nombreuse, gar\u00e7ons, filles et pour d\u00e9salt\u00e9rer tout ce remuant monde, il fallait cidre, vin ou la goutte, la gn\u00f4le.<br>Aussi, en fin de soir\u00e9e, on pouvait constater les effets tr\u00e8s vari\u00e9s de l&rsquo;alcool.<br>Tenez : en voil\u00e0 un devenu subitement tr\u00e8s bavard, intarissable, un vrai avocat ma\u00eetre du barreau, un d\u00e9bit plus abondant qu&rsquo;un pr\u00e9dicateur de Car\u00eame \u00e0 Notre Dame de Paris, mais sur des sujets \u2026.. plut\u00f4t diff\u00e9rents.<br>Et celui-ci, qui chante \u00e0 tue-t\u00eate, \u00e0 faire p\u00e2lir d&rsquo;envie les plus c\u00e9l\u00e8bres t\u00e9nors de l&rsquo;Op\u00e9ra avec un r\u00e9pertoire o\u00f9 alternent l\u00e9g\u00e8res et tr\u00e8s coquines rengaines et pieux cantiques.<br>Et ce gar\u00e7on, habituellement timide et r\u00e9serv\u00e9, d&rsquo;un coup transform\u00e9 en un irr\u00e9sistible don juan qui se croit tout permis, tel un prince oriental au milieu de son harem, et allez savoir si ces dames abord\u00e9es d&rsquo;une fa\u00e7on un peu trop famili\u00e8re et intime et qui protestent, ne sont pas, en leur for int\u00e9rieur, plut\u00f4t flatt\u00e9es.<br>Et l&rsquo;excit\u00e9, le regard dur, la mine sombre comme un gros nuage noir avant l&rsquo;orage, et comme ces nerveux n&rsquo;\u00e9taient pas rares, imaginez ce qui arrivait quand deux de ces bons ap\u00f4tres se heurtaient.<br>Remarquez cet ann\u00e9cien aux mains lestes, s\u00fbr de lui, et qui se tient tr\u00e8s pr\u00e8s d&rsquo;une beaut\u00e9 sevriolaine et ce gars de Sevrier, tr\u00e8s, et m\u00eame trop galant et qui enserre une belle et farouche ann\u00e9cienne et \u2026 voil\u00e0 des regards soup\u00e7onneux, des paroles un peu vives, deux gar\u00e7ons qui se font face, nez contre nez comme deux coquelets en furie. Et puis \u2026 un geste brusque \u2026 et puis \u2026 pan, un premier coup de poing et par politesse, on rend le coup re\u00e7u et la suite ! \u2026 inutile d&rsquo;expliquer.<\/p>\n\n\n\n<p>La bagarre d\u00e9bute d&rsquo;abord entre nos deux \u00ab\u00a0pelatons\u00a0\u00bb (jeunes coqs en patois) puis les ann\u00e9ciens pr\u00eatent main forte \u00e0 leur ami, c&rsquo;est la logique m\u00eame, pour qui a un peu de c\u0153ur.<br>Quant aux sevriolains qui ne sont pas des couards, ils font de m\u00eame et volent au secours de leur copain ; c&rsquo;est \u00e7a l&rsquo;amiti\u00e9.<br>Quant aux adultes, s\u00e9rieux et prudents, ils ne se m\u00ealent pas de l&rsquo;affaire. Mais au fond, ils ne sont pas du tout m\u00e9contents. Cette attraction, toute gratuite et passionnante fait partie de la f\u00eate et sans l&rsquo;avouer chacun penche pour le triomphe des gars de son camp.<br>Avant l&rsquo;heure, comme on dirait aujourd&rsquo;hui, \u00ab\u00a0le match Annecy ville contre Sevrier campagne\u00a0\u00bb vient de d\u00e9buter.<br>Il faut dire que les jeunes sevriolains \u00e9taient bien moins nombreux que les ann\u00e9ciens et le nombre donne force et surtout moral. C&rsquo;\u00e9tait David contre Goliath.<br>Alors cette histoire authentique, qui est arriv\u00e9e un jour, je l&rsquo;\u00e9cris comme je l&rsquo;ai entendue maintes et maintes fois par nos Anciens (disparus \u00e0 ce jour) qui me l&rsquo;ont racont\u00e9e car ils en furent les acteurs ou les t\u00e9moins.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait l\u00e0 :<br>Fran\u00e7ois REY de Chuguet dit \u00ab\u00a0Fran\u00e7ois \u00e0 Grou Dian\u00a0\u00bb<br>Claude Rey, \u00e9galement de Chuguet dit \u00ab\u00a0Daude \u00e0 Dain\u00e2\u00a0\u00bb<br>Joseph Falconnet de L\u00e9traz dit \u00ab\u00a0Joseph \u00e0 Batiste\u00a0\u00bb<br>Mon grand-p\u00e8re au Cr\u00eat Eug\u00e8ne Gurret dit \u00ab\u00a0G\u00eane du ch\u00e2teau\u00a0\u00bb<br>Jean Domenjoud du Cr\u00eat \u00e9galement dit \u00ab\u00a0Jean Chachet\u00a0\u00bb<br>Et d&rsquo;autres encore.<br>Tous m&rsquo;ont racont\u00e9 cette histoire vraie et r\u00e9elle, de la m\u00eame fa\u00e7on \u00e0 quelques d\u00e9tails pr\u00e8s.<br>Sans en d\u00e9naturer le sens et l&rsquo;authenticit\u00e9 peut-\u00eatre, l&rsquo;ont-ils un tout petit peu \u2026. enjoliv\u00e9e ! arrang\u00e9e ! \u2026<br>Comprenez-les, s&rsquo;il vous pla\u00eet, ils \u00e9taient tellement heureux de \u00ab\u00a0revivre\u00a0\u00bb leur jeunesse.<br>Etait-ce en 1880, \u00e9tait-ce en 1890, je ne saurai vous le dire avec exactitude, peut-\u00eatre plus t\u00f4t, peut-\u00eatre plus tard, apr\u00e8s tout qu&rsquo;importe : ce qui est certain, \u00e7a c&rsquo;est pass\u00e9 apr\u00e8s \u00ab\u00a0l&rsquo;annexion\u00a0\u00bb, aussi vrai que la brise noire vous traverse jusqu&rsquo;\u00e0 la \u00ab\u00a0R\u00e2tale\u00a0\u00bb (le squelette en patois).<br>A cette \u00e9poque, habitait chez les Domenjoud dit les \u00ab\u00a0La Frise\u00a0\u00bb, un jeune commis de ferme \u00ab\u00a0Le Toine\u00a0\u00bb.<br>Ce jeune homme, comme tous les commis de ferme, dans la r\u00e9gion, habitait chez ses employeurs, vivait avec eux et travaillait autant qu&rsquo;eux : il \u00e9tait de la famille.<br>Chaque ann\u00e9e, un contrat verbal renouvelait \u00e0 la Saint Andr\u00e9, la grande foire d&rsquo;Annecy, l&rsquo;engagement des deux parties : un peu d&rsquo;argent de poche, quelquefois des v\u00eatements neufs ou des chaussures en \u00e9change du travail de l&rsquo;ann\u00e9e.<br>C&rsquo;est ainsi que notre \u00ab\u00a0Toine\u00a0\u00bb \u00e9tait arriv\u00e9 un beau jour \u00e0 Sevrier.<br>C&rsquo;\u00e9tait un gar\u00e7on costaud, d&rsquo;une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es et croyez bien, autour de deux m\u00e8tres de haut, des \u00e9paules aussi larges qu&rsquo;une porte de grange, des bras gros comme des tuyaux de po\u00eale et au bout des bras il y avait \u2026.. des mains \u2026. des mains comme des tapes de \u00ab\u00a0boyandires\u00a0\u00bb et des poings aussi durs qu&rsquo;un \u00ab\u00a0charverron\u00a0\u00bb (rocher noir tr\u00e8s dur qu&rsquo;on trouve dans le sous-sol).<br>Avec \u00e7a, courageux, travailleur, honn\u00eate, serviable, enfin un \u00ab\u00a0brave gar\u00e7on\u00a0\u00bb comme il y en a trop peu.<br>Fort comme un turc, il partait avec un sac de bl\u00e9 de cent kilos sous chaque bras, aussi \u00e0 l&rsquo;aise que monsieur le Cur\u00e9 quand il lit son br\u00e9viaire dans les all\u00e9es de son jardin.<\/p>\n\n\n\n<p>La force et les m\u00e9rites du \u00ab\u00a0Toine\u00a0\u00bb furent tr\u00e8s vite connus. \u00ab\u00a0Sacr\u00e9 nom\u00a0\u00bb se dirent les jeunes de Sevrier, voil\u00e0 ce qu&rsquo;il nous faut pour la prochaine f\u00eate de la Puya. S&rsquo;il veut y mettre un peu de bonne volont\u00e9 pour la prochaine f\u00eate de la Puya, devant lui, trois bonnes douzaines d&rsquo;ann\u00e9ciens ne feront pas le poids.<br>Ca c&rsquo;est s\u00fbr ! on discute, on palabre, on soup\u00e8se ! \u2026 avec \u00ab\u00a0Toine\u00a0\u00bb on a la victoire \u00e0 port\u00e9e de mains. Certains affirment m\u00eame que le \u00ab\u00a0Toine\u00a0\u00bb \u00e0 lui seul vaut une compagnie enti\u00e8re du 30e R\u00e9giment d&rsquo;Infanterie de la caserne Decoux.<br>Mais voil\u00e0, il y a un ennui, m\u00eame un tr\u00e8s gros ennui : notre homme grand, gros, fort courageux, serviable, \u00e9tait aussi doux qu&rsquo;un agneau. Tuer un rat qui pullule et d\u00e9vaste le grenier, \u00e7a non ; impossible, \u00ab\u00a0\u00e7a lui restait sur l&rsquo;estomac\u00a0\u00bb, alors la bagarre \u2026. Tr\u00e8s peu pour le \u00ab\u00a0Toine\u00a0\u00bb.<br>Autant lui demander d&rsquo;aller au lac se baigner le jour de la Chandeleur.<br>Ce n&rsquo;\u00e9tait donc pas la recrue id\u00e9ale pour soutenir les sevriolains \u2026 \u00e0 moins que, disaient ceux qui le connaissaient bien, il soit un peu \u2026. disons \u00ab\u00a0chaud\u00a0\u00bb.<br>Alors quand le vin commen\u00e7ait \u00e0 lui enflammer les joues, qu&rsquo;il avait la cr\u00eate et les oreilles bien rouges, qu&rsquo;il serrait les m\u00e2choires, alors l\u00e0, attention, d\u00e9gagez et vite car l&rsquo;agneau devenait un ours.<br>C&rsquo;\u00e9tait tr\u00e8s rare mais en ce cas, le probl\u00e8me \u00e9tait de l&rsquo;arr\u00eater et bien peu s&rsquo;y hasardaient car dangereux \u00e9tait l&rsquo;essai. Pour les sevriolains, la seule chance d&rsquo;\u00eatre victorieux, c&rsquo;\u00e9tait : inviter le Toine \u00e0 la f\u00eate, mais le faire passer \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;abreuvoir\u00a0\u00bb et surtout ne pas l\u00e9siner ni sur la qualit\u00e9 du vin, encore moins que la quantit\u00e9. Mieux valait ne pas compter \u00ab\u00a0\u00e0 la bouteille\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0au bottolion\u00a0\u00bb (tonnelet).<br>C&rsquo;est ainsi que le jour de la f\u00eate tous les sevriolains, entourant notre homme, se rendent \u00e0 pied \u00e0 la Puya, avec bien s\u00fbr, les provisions largement calcul\u00e9es ; d\u00e9j\u00e0 en cours de route on offre \u00e0 Toine, tout \u00e9tonn\u00e9, un premier verre : \u00ab\u00a0tiens\u00a0\u00bb se dit-il, d\u00e9j\u00e0 ! Mais il sait qu&rsquo;un homme bien \u00e9duqu\u00e9 ne refuse pas ce qu&rsquo;on lui offre gentiment, alors, par politesse, il avale son premier verre et \u2026.. Oh, doux J\u00e9sus ! \u2026 non seulement c&rsquo;est gratuit, mais \u2026. c&rsquo;est du bon, pense-t&rsquo;il en se l\u00e9chant les l\u00e8vres.<br>Et en cours de route, un deuxi\u00e8me verre, un troisi\u00e8me, un quatri\u00e8me et notre serviable gar\u00e7on fait tout son possible pour contenter ses amis, en buvant ce bon vin : mais en lui-m\u00eame, il est intrigu\u00e9 : pourquoi est-on ce dimanche, si g\u00e9n\u00e9reux ? \u2026 et puis apr\u00e8s tout pourquoi se creuser la t\u00eate. C&rsquo;est si facile et \u2026. agr\u00e9able \u2026.. de faire plaisir \u00e0 ses amis \u2026 alors \u2026.. buvons \u2026.. \u00e0 la v\u00f4tre !<br>Et nous voil\u00e0 sous les ch\u00e2taigniers de la Puya. Beaucoup de monde : jeunes, adultes, vieux, familles avec les enfants, tous la mine r\u00e9jouie.<br>Et on installe Toine assis sur un banc, adoss\u00e9 au tronc d&rsquo;un gros ch\u00e2taignier, \u00e0 une table sur laquelle on pose un verre et une bouteille \u2026. pleine. C&rsquo;est pour toi l&rsquo;ami, bois, apr\u00e8s il y en a encore. Docile, notre homme s&rsquo;applique et \u00e0 peine la bouteille vide, une autre pleine arrive et sans m\u00eame l&rsquo;avoir demand\u00e9e et, bien mieux ou \u2026. pire, Antoine ne sait plus, mais l&rsquo;op\u00e9ration se renouvelle sans cesse plusieurs fois. Incroyable, tant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 se dit-il \u2026 ou bien je r\u00eave, ou alors c&rsquo;est un miracle. D&rsquo;un seul coup son cerveau s&rsquo;illumine \u00ab\u00a0Grand Dieu, douce Vierge Marie\u00a0\u00bb pense-t&rsquo;il en se retournant et en scrutant tous les alentours, c&rsquo;est peut-\u00eatre, c&rsquo;est s\u00fbr, c&rsquo;est comme \u00e0 Canna, comme monsieur le Cur\u00e9 l&rsquo;a expliqu\u00e9 en chaire un dimanche.<br>Et Toine avec une ardente ferveur, pleine de d\u00e9votion et de d\u00e9vouement, vide bouteille apr\u00e8s bouteille avec conscience et application.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec la certitude d&rsquo;avoir bien rempli son devoir, une douce qui\u00e9tude l&rsquo;envahit : il nage dans le bonheur. Adam, au paradis terrestre, avant d&rsquo;avoir croqu\u00e9 la pomme, n&rsquo;a sans doute pas connu pareille f\u00e9licit\u00e9 \u2026. et \u2026.. plein de reconnaissance !<br>Merci Grand Dieu du Ciel pour tout ces bienfaits et \u2026. Hop un autre verre est englouti et \u2026.. la dixi\u00e8me bouteille pleine arrive.<br>L&rsquo;apr\u00e8s midi s&rsquo;avance : le bal bat son plein. Il fait chaud et lourd comme si le temps tournait \u00e0 l&rsquo;orage et il semble que certains ann\u00e9ciens s&rsquo;agitent : entre autres un petit avorton, aussi pr\u00e9tentieux et arrogant qu&rsquo;il est malotru et qui de loin lance \u00e0 l&rsquo;adresse du Toine des paroles \u00e0 double sens avec des sous-entendus tr\u00e8s d\u00e9plaisants.<br>Mais notre Toine ne voit rien, n&rsquo;entend rien. Il est en extase !<\/p>\n\n\n\n<p>Alors ce sacr\u00e9 \u00ab\u00a0Guyhapet\u00a0\u00bb (roquet en patois) s&rsquo;approche de plus en plus, s&rsquo;enhardit et devant tant d&rsquo;indiff\u00e9rence, l&rsquo;interpelle bruyamment comme ces roquets qui viennent aboyer sur vos talons lorsque vous avancez mais s&rsquo;enfuient si vous vous retournez.<br>Mais le Toine d\u00e9contract\u00e9, adoss\u00e9 au tronc d&rsquo;arbre les jambes allong\u00e9es, les yeux mi-clos comme un b\u00e9b\u00e9 qui dort, est totalement \u00e9tranger \u00e0 tout ce qui l&rsquo;entoure : Toine est heureux.<br>Et le malotru de plus en plus agressif est franchement insolent avec des insultes \u00e0 la bouche \u00ab\u00a0tartifle porri\u00e8, groussa tome, polaille gambi\u00e8, grous mollion, boyu \u2026.\u00a0\u00bb et j&rsquo;en passe.<br>L&rsquo;\u00e9quipe ann\u00e9cienne qui avait quelques craintes vu la renomm\u00e9e du Toine, reprend courage et le \u00ab\u00a0Guyapet\u00a0\u00bb n&rsquo;a plus aucune retenue. Il vient narguer le Toine jusque sous son nez et se paye l&rsquo;audace de lui pincer l&rsquo;oreille et de lui frotter le visage avec un rameau feuillu \u2026..<br>Et sans le plus minuscule r\u00e9sultat, pas la moindre r\u00e9action ! Cette fois le \u00ab\u00a0Guyapet\u00a0\u00bb est d\u00e9cha\u00een\u00e9, et tout \u00e0 coup, emport\u00e9 par son \u00e9lan et sans le faire expr\u00e8s, il marche sur les pieds du Toine.<br>Il faut vous dire, le Toine, et bien, il a des \u00ab\u00a0agassins\u00a0\u00bb. Vous connaissez ? Des cors aux pieds et se faire \u00e9craser les orteils qui ont des \u00ab\u00a0agassins\u00a0\u00bb, et bien, c&rsquo;est extr\u00eamement douloureux.<br>Alors au sourire mignon et b\u00e9at, succ\u00e8de une horrible grimace et un terrible \u00ab\u00a0Cr\u00e9 nom de Dieu\u00a0\u00bb. Autant dire une \u00e9tincelle dans un tonneau de poudre.<br>Rapide comme l&rsquo;\u00e9clair. Toine est debout : rattrape le \u00ab\u00a0Guyapet\u00a0\u00bb et lui allonge un formidable coup de pied au cul, qui le transforme en ballon de foot. De nombreux t\u00e9moins attestent qu&rsquo;ils ont vu le \u00ab\u00a0Guyapet\u00a0\u00bb d\u00e9coller du sol, franchir en vol plan\u00e9 de gros buissons mais personne ne peut dire avec certitude, ni quand, ni comment, ni m\u00eame s&rsquo;il est revenu sur terre.<br>Un premier but non contestable pour Sevrier. Hourra \u2026 Aussit\u00f4t tous les ann\u00e9ciens viennent au secours de leur ami et, en quelques secondes, notre Toine est entour\u00e9, encercl\u00e9 par une troupe hurlante. Les gens de Sevrier, fiers de leur h\u00e9ros, retiennent leur souffle, tr\u00e8s inquiets pour Toine. Mais Lucifer en personne, plong\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la t\u00eate dans un b\u00e9nitier aurait paru plut\u00f4t calme \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Toine au milieu de cette masse mena\u00e7ante. Les bras, les pieds, les jambes, les poings, la t\u00eate, tout bougeait, se d\u00e9tendait, frappait avec une force, une pr\u00e9cision incroyable. Tous les coups portaient et, quelques fois, s&rsquo;il vous pla\u00eet, croyez-moi bien, deux ann\u00e9ciens roulaient au gazon d&rsquo;un seul coup de poing \u2026 enfin, c&rsquo;est ce que les t\u00e9moins ont cru voir, tellement le combat \u00e9tait rapide et terrible pour les ann\u00e9ciens.<br>Imaginez un peu \u00ab\u00a0chers amis\u00a0\u00bb, dans un jeu de quilles, quand la boule lanc\u00e9e avec force et pr\u00e9cision arrive au milieu des quilles, c&rsquo;est la d\u00e9gringolade. Ce soir-l\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait ainsi, \u00e0 tel point que les vieux, tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9s par le spectacle, disaient en patois \u00e0 l&rsquo;adresse du Toine : \u00ab\u00a0Eh ! sacr\u00e9 nom, va plan, ben asstou y in pad p\u00e9 f\u00e9re\u00a0\u00bb, ce qui signifie : \u00ab\u00a0va doucement l&rsquo;ami, sinon dans quelques instants, il n&rsquo;y aura plus assez d&rsquo;ann\u00e9ciens\u00a0\u00bb. D&rsquo;autant plus que les jeunes sevriolains veulent m\u00e9riter de la victoire finale et certains se mettent de la partie. Ce n&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pas n\u00e9cessaire car le Toine est d\u00e9cha\u00een\u00e9 : il frappe tout ce qui passe \u00e0 port\u00e9e des poings. Et comme les combattants de chaque \u00e9quipe ne se distinguent pas par un maillot, maintenant, dans l&rsquo;ardeur du combat, ce sont les sevriolains qui re\u00e7oivent les coups : l&rsquo;un se fait le nez, l&rsquo;autre aplatir la casquette.<br>Une seule solution pour arr\u00eater notre valeureux et invincible combattant ! Amis, comme adversaires, s&rsquo;il en reste, il faut s&rsquo;\u00e9loigner et vite.<br>Une bonne douzaine d&rsquo;ann\u00e9ciens sont hors de combat et le reste du bataillon est port\u00e9 disparu. Pour cette fois, la victoire est totale, le r\u00e9sultat sans appel et les jeunes sevriolains, tous fiers, dressent la t\u00eate, bombent la poitrine, enfin \u2026 ceux qui ne se sont pas fait moucher par le Toine.<br>Et celui-ci, tout d\u00e9concert\u00e9 cherche \u00e0 droite, \u00e0 gauche, devant, derri\u00e8re, mais c&rsquo;est le d\u00e9sert : m\u00eame les copains se tiennent \u00e0 distance respectueuse. D\u00e9s\u0153uvr\u00e9, ne sachant plus que faire, pendant que Sevrier chante et arrose la victoire, il reprend sa place \u00e0 table. Et l\u00e0, parmi les bouteilles vides, il en d\u00e9couvre une \u00e0 moiti\u00e9 pleine ou moiti\u00e9 vide si vous pr\u00e9f\u00e9rez et comme il n&rsquo;a plus rien \u00e0 faire, il se fait un devoir de la finir.<br>Et apr\u00e8s l&rsquo;effort, une petite sieste : Toine s&rsquo;installe adoss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arbre, allonge les jambes et bient\u00f4t, malgr\u00e9 lui, les paupi\u00e8res clignent et, lourdes, doucement elles se ferment.<br>La f\u00eate bat son plein, le bal a repris et continue de plus belle : on danse, on rit, on chante.<br>Et l&rsquo;\u00e9quipe ann\u00e9cienne, tr\u00e8s discr\u00e8te et \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, reprend peu \u00e0 peu ses esprits. L&rsquo;un essuie le nez qui saigne, l&rsquo;autre se tamponne l&rsquo;\u0153il avec de l&rsquo;eau fra\u00eeche, celui-ci essaie de redonner une forme correcte \u00e0 cette boule de feutre qui \u00e9tait son chapeau, celui-l\u00e0 se masse une jambe \u2026<br>Et le Guyapet, eh oui ! pardi, le Guyapet ! et bien, me croirez-vous, il est quand m\u00eame revenu sur terre. Mais il n&rsquo;est pas pr\u00eat de dig\u00e9rer l&rsquo;affront que lui a inflig\u00e9 le Toine et, se frottant les fesses, il rumine sa vengeance.<br>Aussi silencieux et discret qu&rsquo;il \u00e9tait bruyant et arrogant avant le \u00ab\u00a0match\u00a0\u00bb, il observe de loin le Toine assis sur son banc, la t\u00eate inclin\u00e9e, tranquille, tr\u00e8s calme, sans m\u00e9fiance.<br>\u00ab\u00a0S\u00fbr et certain comme deux et deux font quatre\u00a0\u00bb se dit le malotru, ce maudit sevriolain, cet ours terrible, sans aucun doute, il dort : et s&rsquo;il dort, il n&rsquo;est donc plus dangereux.<br>Et comme un renard qui s&rsquo;approche invisible d&rsquo;une poule qu&rsquo;il guette, ce \u00ab\u00a0bas du cul\u00a0\u00bb doucement, sans bruit, arrive par derri\u00e8re pr\u00e8s de Toine qui ronfle, saute sur la table et, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une bouteille vide, frappe de toutes ses forces sur la t\u00eate de notre ami.<br>Lentement, sans bruit, sans plaintes, sans aucun geste, notre h\u00e9ros s&rsquo;affaisse sur la table, immobile comme un mort.<br>Alors les ann\u00e9ciens qui de loin ont vu la sc\u00e8ne, retrouvent le moral. Les disparus r\u00e9apparaissent, les bless\u00e9s sont subitement gu\u00e9ris et tout un grand nombre, pr\u00eat \u00e0 la revanche, fonce sur les sevriolains qui font face : le match reprend.<br>Surpris, ces derniers qui croyaient avoir gagner la guerre, s&rsquo;aper\u00e7oivent un peu tard qu&rsquo;ils n&rsquo;ont gagn\u00e9 que la premi\u00e8re manche. Ils essayent de tenir, de se d\u00e9fendre, mais sous le nombre, il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;une seule issue : la fuite. Ils sont courageux mais pas t\u00e9m\u00e9raires et priv\u00e9s de leur h\u00e9ros, de leur soutien, c&rsquo;est la d\u00e9b\u00e2che, la b\u00e9r\u00e9zina sous les ch\u00e2taigniers.<br>La nuit approche et petit \u00e0 petit, la foule se retire, tandis que le pauvre Toine g\u00eet toujours comme un mort sur la table. Les vieux sevriolains, ses voisins et voisines s&rsquo;inqui\u00e8tent : \u00ab\u00a0Doux J\u00e9sus, Saint-Vierge, serait-il vraiment mort ?\u00a0\u00bb On s&rsquo;approche tout pr\u00e8s, on l&rsquo;\u00e9coute, mais non, il ronfle. Et s&rsquo;il ronfle, c&rsquo;est qu&rsquo;il est encore en vie. Dieu soit lou\u00e9.<br>Alors, on le secoue, on lui parle mais autant parler \u00e0 un mur et la nuit est l\u00e0. Pas question de l&rsquo;abandonner, mais comment faire ? Comment porter une pareille masse, plus d&rsquo;un quintal, et qui se laisse aller comme un reblochon trop fait qui coule dans l&rsquo;assiette.<br>Une id\u00e9e : un peu plus haut, aux Espagnoux, il y a une ferme \u00ab\u00a0&lsquo;Les Falconnet\u00a0\u00bb, tr\u00e8s connue et estim\u00e9e des sevriolains. A cette ferme, on emprunte un barrot et dans une petite charrette \u00e0 bras qui n&rsquo;a que deux roues, avec peine, on charge le Toine qui ne bouge pas plus qu&rsquo;un sac de bl\u00e9.<br>Triste et peu glorieux retour \u00e0 L\u00e9traz o\u00f9 l&rsquo;on couche notre h\u00e9ros d\u00e9boulonn\u00e9 et l&rsquo;on rentre piteusement \u00e0 la maison.<br>Tr\u00e8s t\u00f4t le lendemain, chacun vient aux nouvelles, inquiet des suites de cette aventure. Et bien mes amis, me croirez-vous. Toine \u00e9tait aussi frais qu&rsquo;une rose, tout dispo, d&rsquo;excellente humeur et enchant\u00e9 de sa journ\u00e9e \u00e0 La Puya.<br>Dix litres de bon vin, peut-\u00eatre plus encore, allez savoir, sans d\u00e9bourser un sou, contre une bosse sur le cr\u00e2ne. Le march\u00e9 \u00e9tait plus qu&rsquo;int\u00e9ressant : il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 recommencer.<br>C&rsquo;est quand, demandait-il, la prochaine vogue \u00e0 La Puya ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Auteur de ce r\u00e9cit : Henri GURRET<br>Transciption : Monique LAMY<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>d&rsquo;apr\u00e8s les r\u00e9cits des anciens. Lorsqu&rsquo;on parle de la Puya, ce nom \u00e9voque pour beaucoup le tournant au bord du lac, entre Annecy et Sevrier et le gros massif rocheux dans lequel fut creus\u00e9e la route nationale Annecy-Albertville.Mais pour les anciens, ce nom \u00e9voque d&rsquo;abord les magnifiques ch\u00e2taigneraies qui s&rsquo;\u00e9tendaient sur le plateau, \u00e0 l&rsquo;Est &hellip; <a href=\"http:\/\/azote.com\/wordpress\/la-vogue-de-la-puya\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">la vogue de la Puya<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/204"}],"collection":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=204"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/204\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":206,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/204\/revisions\/206"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=204"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}