{"id":182,"date":"2023-04-12T16:35:37","date_gmt":"2023-04-12T14:35:37","guid":{"rendered":"https:\/\/azote.com\/wordpress\/?page_id=182"},"modified":"2023-04-12T16:35:37","modified_gmt":"2023-04-12T14:35:37","slug":"lours-de-sevrier","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/lours-de-sevrier\/","title":{"rendered":"l&rsquo;ours de Sevrier"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Il y a longtemps, lorsque j&rsquo;\u00e9tais un marmot, au menton et aux joues sans poils, aussi lisses qu&rsquo;un cul de bouteille, aux jambes aussi grosses que des allumettes, au nez pointu, curieux comme une belette, j&rsquo;\u00e9tais heureux comme les anges du paradis quand je pouvais me joindre aux vieux du village sur les genoux de mon grand-p\u00e8re.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ces vieux et ces vieilles se r\u00e9unissaient surtout le dimanche apr\u00e8s les v\u00eapres \u00e0 l&rsquo;ombre du gros poirier \u00ab\u00a0Blesson\u00a0\u00bb lorsqu&rsquo;il faisait chaud, ou bien contre le mur de la grange au soleil lorsque soufflait la bise. Alors, ils faisaient marcher la langue, de vrais bavards lorsqu&rsquo;ils racontaient leur jeunesse, au bon vieux temps \u2026<br>Les vieux que la vie avait \u00ab\u00a0\u00e9trill\u00e9s\u00a0\u00bb dur, \u00e9taient tr\u00e8s respect\u00e9s et \u00e9cout\u00e9s comme des guides. Ils n&rsquo;avaient pas \u00e9tudi\u00e9 mais ils savaient bien des choses, mieux que les grosses t\u00eates et puis, ils avaient toujours \u00ab\u00a0march\u00e9 droit\u00a0\u00bb \u2026<br>Et voil\u00e0 l&rsquo;histoire qu&rsquo;ils racontaient sous le gros poirier en remuant le nez et en serrant les l\u00e8vres pour ne pas trop rire.<br>Tout l\u00e0-haut au fin fond de la Combe d&rsquo;Ire, \u00e0 deux cent septante pieds au-dessus de Doussard, tout pr\u00e8s des Bojus, il y avait dans les bois, tout seul, un c\u00e9libataire, un grognon, pas trop terrible quand il \u00e9tait \u00ab\u00a0bien tourn\u00e9\u00a0\u00bb, mais vrai, il valait mieux ne pas lui gratouiller les doigts de pieds quand il \u00e9tait de mauvaise humeur.<br>Oh ! Grand Dieu ! j&rsquo;ai oubli\u00e9 de vous dire que cette t\u00eate dure, quand il \u00e9tait en col\u00e8re poussait des hurlements \u00e0 faire trembler les vieux sapins de la Combe d&rsquo;Ire. C&rsquo;\u00e9tait un ours, un gros ours avec une \u00e9paisse peau, des griffes grosses comme un trident courbe, des dents pointues et g\u00e9antes comme les clous des Bauges.<br>Quand il \u00e9tait petit, notre animal avait entendu dire que loin sur les pentes ensoleill\u00e9es du Semnoz, sur le flanc de Sevrier, il y avait des vignes. Sur le coteau de Chantemerle, tourn\u00e9 en plein midi, en fin d&rsquo;automne, les raisins sont doux, biens sucr\u00e9s, du vrai miel !<br>Si vous parlez de miel \u00e0 un ours, il devient \u00e0 moiti\u00e9 fou de d\u00e9sir<br>\u00ab\u00a0Mais les hommes, il vaut mieux les voir de loin. Autant passer par les bois, par les pentes abruptes tout droit sur les pierriers \u2026\u00a0\u00bb Et voil\u00e0 notre goulu qui passe par le col de Cherel, gambade par les pr\u00e9s du Charbon, se \u00ab\u00a0baguenaude\u00a0\u00bb depuis Bornette jusqu&rsquo;\u00e0 La Frasse et puis, au-dessus d&rsquo;Entrevernes, s&rsquo;enfile par la Cochette \u2026 On arrive !<br>Grand Dieu ! Qu&rsquo;est-ce qui ne va pas ? Oui, ma foi ! Un frisson lui monte tout droit par les pieds, les jambes lui tremblent .. juste l\u00e0, pr\u00e8s du sentier, il y a un grand trou, aussi large que la moiti\u00e9 d&rsquo;une maison, aussi profond qu&rsquo;un puits, que les hommes ont creus\u00e9 puis cach\u00e9 avec des rames de haricots, des petites branches, des feuilles \u2026 Celui qui pose les pieds dessus, il est \u00ab\u00a0foutu\u00a0\u00bb tout s&rsquo;\u00e9crase et une fois l\u00e0-bas d&rsquo;sous, rien \u00e0 faire pour en sortir ! C&rsquo;est la mort ou la captivit\u00e9.<br>Vous ne me croyez pas, belles dames ou beaux messieurs, vous \u00eates comme St-Thomas ? \u2026 Et bien, montez l\u00e0-haut sur la Cochette, l\u00e0 pr\u00e8s du sentier sous les gros sapins, vous verrez le trou \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9boul\u00e9 et vous pourrez y mettre pas seulement le doigt, mais les jambes.<br>Au clair de lune, il a d&rsquo;abord travers\u00e9 les bois de St-Eustache, les petites combes du Laudon, et le voil\u00e0 sur le Semnoz, au sommet du \u00ab\u00a0chapeau de Chantemerle\u00a0\u00bb. Oh l\u00e0 ! il y en a des vignes, des \u00e9chalas, des ceps avec leur feuillage or et rouge \u2026 Il y a encore les benettes vides toutes pr\u00eates pour vendanger le lendemain.<br>Notre goulu court dans la vigne, mais il a beau regarder : des raisins, pas un ! Dans sa h\u00e2te il n&rsquo;a pas vu que la vigne a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 vendang\u00e9e. Il grogne, serre les dents, le poil h\u00e9riss\u00e9, quand il aper\u00e7oit un gros raisin au sommet d&rsquo;un cep. Il court, la gueule grande ouverte comme une porte de four et tout d&rsquo;un coup, enfourne le raisin.<br>Alors, un terrible hurlement fait sursauter tous les Sevriolains. Il y en a qui croient que le Semnoz s&rsquo;\u00e9croule dans le lac \u2026 pourtant ce n&rsquo;est rien, c&rsquo;est uniquement l&rsquo;ours qui hurle ; il s&rsquo;est cass\u00e9 une dent sur \u00ab\u00a0un conscrit gel\u00e9\u00a0\u00bb.<br>Mais savez-vous ce qu&rsquo;est un \u00ab\u00a0conscrit\u00a0\u00bb ? Ce ne sont pas, braves gens, les jeunes gar\u00e7ons qui ont pass\u00e9 le conseil de r\u00e9vision et qui sont tout \u00ab\u00a0drus\u00a0\u00bb (ardents) et bombent le torse et se dressent comme des jeunes coqs ?<br>Non, vous n&rsquo;y \u00eates pas ! Ce sont les raisins qui ne sont pas m\u00fbrs ! Les vieux disaient : \u00ab\u00a0pour avoir une bonne vendange, pour esp\u00e9rer une bonne r\u00e9colte, il faut que les grappes pendent sous leur propre poids pour la Ste Marie Madeleine. Les raisins qui ne sont pas assez lourds pour le 22 juillet \u00e0 la Ste Madeleine, ne seront pas assez m\u00fbrs, trop jeunes pour la vendange. Ce seront des conscrits\u00a0\u00bb.<br>On ne sait pas comment notre ours est remont\u00e9 dans la Combe d&rsquo;Ire, mais personne ne l&rsquo;a jamais revu par Sevrier<br>Pour \u00eatre franc, il faut vous dire, mes bons amis, que les vieux m&rsquo;ont toujours dit en sourdine, que l&rsquo;histoire de l&rsquo;ours et des raisins de Sevrier, ce sont les culs-serr\u00e9s, les gros ventrus d&rsquo;Annecy, qui la publient tant qu&rsquo;ils peuvent. Vous savez, ces vaniteux qui dressent le cou, se gonflent le gosier pour se faire remarquer, ces pansus qui s&rsquo;assoient devant une table bien garnie, des assiettes pleines, des verres qui n&rsquo;ont pas du cidre ou d&rsquo;la piquette<br>Oh ! Me direz-vous, mais pourquoi ? Mais \u00e7a va de soi ! \u2026 Le vin de Chantermerle \u00e9tait connu et bien demand\u00e9 et il y en a beaucoup qui auraient voulu en boire : \u00ab\u00a0Les c\u00f4tes de St-Martin\u00a0\u00bb, le vin de la \u00ab\u00a0Sanflire\u00a0\u00bb, ou des \u00ab\u00a0Ecol\u00e9s\u00a0\u00bb, rien que d&rsquo;en parler, les gourmands s&rsquo;en l\u00e9chaient les l\u00e8vres<br>Ces vignes n&rsquo;\u00e9taient pas assez grandes pour faire du vin pour tout le monde. Quand il fallait boire, ces riches d&rsquo;la ville, en ingurgitaient autant qu&rsquo;une \u00ab\u00a0m\u00e2connaise\u00a0\u00bb (tonneau d&rsquo;une contenance de 120 litres), dix fois plus qu&rsquo;il n&rsquo;y en avait. Alors, vous savez bien, quand on n&rsquo;a pas ce qu&rsquo;on voudrait, on le d\u00e9nigre, on en dit du mal, on fait de gros mensonges.<br>Quant au bon vin de Sevrier, grand Dieu, il ne faut pas rire ! \u2026 En voulez-vous une preuve ? Une vraie comme disent les Bojus :<br>\u00ab\u00a0v\u00eate mes p\u00f4sches ! s\u00e9 pas d\u00e8 bo\u00e8 d\u00e8 plane, qu\u00e8 l&rsquo;blan d\u00e9 jus m\u00e8 fondasse ! \u2026.<br>Et bien, regardez bien le papier qu&rsquo;un notaire a \u00e9crit en 1730. Un papier officiel que personne ne peut contester. Ce papier dit \u00ab\u00a0que le vignoble sevriolain vaut bien mieux que les autres et que les chanoines d&rsquo;Annecy qui s&rsquo;y connaissent en vin n&rsquo;en veulent pas d&rsquo;autre\u00a0\u00bb. Pas une preuve \u00e7a ?<br>Et puis, disait encore mon grand-p\u00e8re : quand il faisait beau temps, les monchus d&rsquo;la ville venaient par Sevrier avec leurs pimpantes \u00e9pouses qui marchent sur la pointe des pieds, et quand il rencontraient un cul terreux, ils le regardaient de haut, balan\u00e7aient la t\u00eate et la bouche en cul de poule, ils demandaient condescendants :<br>\u00ab\u00a0Allons mon brave, n&rsquo;aurais-tu pas une bonne bouteille de Mondeuse \u00e0 nous vendre ?\u00a0\u00bb<br>Mauvais le vin de Sevrier ? Sacr\u00e9 nom ! Connaissez-vous des bourgeois qui veulent boire du \u2026. TORD BOYAU ?<\/p>\n\n\n\n<p>Auteur de ce r\u00e9cit : Henri GURRET<br>Transciption : Monique LAMY<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a longtemps, lorsque j&rsquo;\u00e9tais un marmot, au menton et aux joues sans poils, aussi lisses qu&rsquo;un cul de bouteille, aux jambes aussi grosses que des allumettes, au nez pointu, curieux comme une belette, j&rsquo;\u00e9tais heureux comme les anges du paradis quand je pouvais me joindre aux vieux du village sur les genoux de &hellip; <a href=\"http:\/\/azote.com\/wordpress\/lours-de-sevrier\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">l&rsquo;ours de Sevrier<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/182"}],"collection":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=182"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/182\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":184,"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/182\/revisions\/184"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/azote.com\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=182"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}